miércoles, 17 de agosto de 2011

Notre sélection pour le Printemps des Poètes 2011: d'infinis paysages.

Sur la plage
Les mouettes se sont dissoutes
Dans l'air indiciblement pâle.
Le sable est si blanc qu'on en doute.
Les dunes ont perdu leur hâle.
Seuls d'étonnants feux roses
Passent là-bas très haut dans l'air
En éclosant comme des roses
Dont le rosier serait la mer.



Maurice Carême

Notre sélection pour le Printemps des Poètes 2011: d'infinis paysages.

Le lac endormi
Un sapin, la nuit,
Quand nul ne le voit,
Devient une barque
Sans rames ni bras.
On entend parfois
Quelque clapotis,
Et l'eau s'effarouche
Tout autour de lui.




Jules Supervielle
Poète franco-uruguayen

Notre sélection pour le Printemps des Poètes 2011: d'infinis paysages.

Dans une boîte, je rapporte
Un peu de l'air de mes vacances
Que j'ai enfermé par prudence.
Je l'ouvre ! Fermez bien la porte
Respirez à fond ! Quelle force !
La campagne en ma boîte enclose
Nous redonne l'odeur des roses,
Le parfum puissant des écorces,
Les arômes de la forêt...
Mais couvrez vous bien, je vous prie,
Car la boîte est presque finie :
C'est que le fond de l'air est frais.



Jacques Charpentreau

Notre sélection pour le Printemps des Poètes 2011: d'infinis paysages.

Vesper
Le berger pique une étoile
il dit c'est celle-là
c'est celle-là qui étincelle
et qui scintille exprès pour moi
ce n'est pas telle ou telle autre
dans le grand champ picoré
quelle poule gigantesque
a pu trouer le noir papier
non ce n'est pas celle rouge
ce n'est pas la verte non plus
ce n'est pas celle qui bouge
une seule lui a plu
le berger sait que cette étoile
le mène à travers la vie
et le recouvre de son voile
lorsqu'il s'endort dans la nuit
d'ailleurs c'est une planète
mais sur la question le berger
n'a pas d'idée aussi nette
qu'en aurait un cosmonaute



Raymond Queneau
Battre la campagne

Notre sélection pour le Printemps des Poètes 2011: d'infinis paysages.

… Mais il y a encore tout le vaste monde. Car par-dessus le mur et les murs, le regard qui s'en va rencontre beaucoup de choses. Est-ce que tu vois: c'est bleu, c'est blanc, tacheté de bleu et de blanc, mais il faut lever la tête: est-ce que tu vois tout là-haut dans le ciel encore pâle, ces pointes, ces cornes, ces tours, ces montagnes en air comprimé, comme si on avait serré de l'air entre ses mains,
ces blocs d'azur superposés; et ils existent doublement parce qu'ils sont à la fois dressés devant nous et renversés dans l'eau du lac, de sorte qu'en même temps ils sont beaucoup plus haut que nous et en même temps au-dessous de nous, tout au long d'une rive du lac à l'autre.
...



Charles-Ferdinand Ramuz
Chant de Pâques

Notre sélection pour le Printemps des Poètes 2011: d'infinis paysages.

Dorsale bossale
il y a des volcans qui se meurent
il y a des volcans qui demeurent
il y a des volcans qui ne sont là que pour le vent
il y a des volcans fous
il y a des volcans ivres à la dérive
il y a des volcans qui vivent en meute et patrouillent
il y a des volcans dont la gueule émerge de temps en temps
véritables chiens de la mer
il y a des volcans qui se voilent la face
toujours dans les nuages
il y a des volcans vautrés comme des rhinocéros fatigués
dont on peut palper la poche galactique
il y a des volcans pieux qui élèvent des monuments
à la gloire des peuples disparus
il y a des volcans vigilants
des volcans qui aboient
montant la garde au seuil du Kraal des peuples endormis
il y a des volcans fantasques qui apparaissent
et disparaissent
(ce sont jeux lémuriens)
il ne faut pas oublier ceux qui ne sont pas les moindres
les volcans qu'aucune dorsale n'a jamais repérés
et dont de nuit les rancunes se construisent
il y a des volcans dont l'embouchure est à la mesure
exacte de l'antique déchirure.



Aimé Césaire
Moi, laminaire

Notre sélection pour le Printemps des Poètes 2011: d'infinis paysages.

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :
Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la doulceur angevine.





Joachim du Bellay (1522-1560)